Critique de Blacksad, tome 1 : "Quelque part entre les ombres"

Critique BD : Blacksad, tome 1

17 janvier 2021

Blacksad est une série de cinq albums de bande dessinée publiés entre 2000 et 2013 par le scénariste Juan Diaz Canales et le dessinateur Juanjo Guarnido. La série n’est pas terminée, et deux nouveaux albums sont actuellement en préparation. Dans cet article, je vais examiner le tome 1 de Blacksad et essayer de mettre en avant ce qui, dans le dessin et le scénario, peut nous permettre de comprendre comment faire de bonnes BD.

Le premier album de Blacksad s’intitule en français « Quelque part entre les ombres ». Il est de loin le meilleur à mon avis, en raison de ses immenses qualités dans le dessin mais aussi pour son excellent scénario.

C’est un album à part, d’abord parce qu’il est le plus court : 46 planches contre 54 pour les suivants. Mais aussi parce que c’est le seul qui n’implique aucune considération politique ou sociétale. Il se situe purement dans le genre polar et en exploite les codes à la perfection.

Blacksad, tome 1 : exposition

J’ai divisé cette petite analyse critique en deux gandes parties : scénario et dessin, elles-mêmes subdivisées en sous-thèmes. L’idée est de créer des points de repère qui nous permettront, dans les prochaines critiques, de comparer ce premier tome avec les suivants.

Scénario

Pitch

L’inspecteur John Blacksad essaie de découvrir qui a tué l’une de ses anciennes conquêtes.

Genre

Ce tome se situe clairement et entièrement dans le genre polar. On y retrouve les codes essentiels du genre : voix off, décors urbains, années 60, meurtre, enquête de police, progression d’indice en indice, inspecteur indépendant, viril et peu causant qui porte un impair, etc.

Le respect du genre quasiment à la lettre a le mérite d’installer le lecteur dans une position très confortable.

Univers

L’arène est très claire : l’action se situe dans une grande ville américaine (New York ?). Mais surtout, l’univers du récit est mis au service du fond. Les sous-mondes qui composent cette arène globale correspondent à des éléments précis du scénario et en soulignent les aspects les plus importants.

Prenons l’exemple de l’adversaire principal de Blacksad. Cet antagoniste est présenté une première fois chez lui, par une case magnifique :

Blacksad, tome 1 : l'adversaire principal

En plantant le personnage dans ce décor, les auteurs ont souligné sa richesse, son ancrage dans un lieu ancien et donc dans une certaine lignée traditionnelle. Mais aussi, dans le reste de la planche, son absence de compassion et sa volonté de pouvoir. Cet adversaire du héros évolue ensuite dans un deuxième sous-monde, son lieu de travail. Celui-ci se trouve dans une grande tour moderne, qui souligne son côté businessman et mégalomane.

Blacksad, tome 1 : l'adversaire principal (2)

L’univers du récit est donc mis ici au service du scénario en soulignant les aspects principaux d’un personnage clef.

Personnages

Ce grand antagoniste se place d’ailleurs dans la lignée de la plupart des adversaires du genre polar en restant non-identifié jusqu’à la confrontation finale. Le fait que l’antagoniste reste un mystère pour le héros comme pour le lecteur est en effet une règle de base du genre. Mais il faut noter que comme toutes les règles, il est possible de l’enfreindre… à condition de maîtriser les conséquences de cette infraction. C’est le cas par exemple de la série Columbo, où le meurtrier est connu du spectateur mais pas du protagoniste, et ce dès le début.

Dans le tome 1 de Blacksad, le personnage du héros est confronté à une affaire qui met à l’épreuve sa capacité à conserver sang-froid. La victime du meurtre sur lequel il enquête est en effet l’une de ses anciennes amantes. Il possède donc dès le début une faiblesse : sa proximité affective avec la victime. Or Blacksad est un membre de la police, et agir sous l’emprise de l’émotion durant son enquête peut lui coûter cher. Lors de la confrontation finale, c’est justement sur cette faiblesse que l’antagoniste va essayer d’appuyer pour neutraliser le héros. Et celui-ci prendra finalement la décision de ne pas garder son sang-froid et d’écouter sa « conscience », s’autorisant ainsi à sombrer dans la vengeance.

Le personnage principal vit donc une évolution morale à travers le tome 1, en partant de sa faiblesse initiale jusqu’à sa décision finale. Cette évolution est simple et succincte, et la conséquence de son affrontement avec son adversaire principal. Elle a le mérite de fournir une colonne vertébrale indispensable à tout bon arc narratif. Bref, le personnage de Blacksad présenté dans le tome 1 est parfaitement écrit.

Intrigue

L’intrigue aussi brille par son efficacité. Le protagoniste affronte ses adversaires les uns après les autres et la tension monte jusqu’à la confrontation finale.

L’enquête est linéaire, chaque indice entraînant le suivant. Mais sur 46 planches, essayer quelque chose de plus complexe eût été très périlleux. Les auteurs ont joué la sécurité en faisant se succéder les événements de manière simple et logique. Ils ont préféré mettre le paquet sur l’atmosphère et le développement du personnage principal plutôt que de créer une intrigue complexe et bâclée. Mieux valait en effet assurer une progression linéaire et directe plutôt que de lancer des fausses pistes et des intrigues secondaires que le volume du tome n’aurait pas permis de présenter correctement.

Narration / découpage

La narration se fait par scènes, au demeurant très bien construites. Chaque scène possède un début, une montée dramatique, un climax et une résolution.

Graphiquement, chaque scène est accompagnée d’une couleur dominante qui la distingue immédiatement des autres. Cette technique très classique facilite grandement la lecture en rythmant la progression du lecteur.

Blacksad, tome 1 : une scène, une ambiance

Il faut noter que dans quasiment toutes les scènes (sauf deux), les auteurs racontent l’histoire du point de vue de l’inspecteur Blacksad. Le protagoniste est visible dans 40 planches sur 46, soit 87 %. Le point de vue est donc subjectif et hautement immersif. Il ne s’agit pas du tout d’un point de vue omniscient, qui aurait eu pour effet de mettre de la distance entre le lecteur et le personnage principal. Pour le polar et pour les enquêtes en général, on ne saurait trop recommander cette technique de l’immersion par le point de vue subjectif.

En outre, le découpage et la narration créent un excellent équilibre entre les scènes d’action et les scènes de dialogues. Le rythme connaît des pics stimulants, sans jamais retomber complètement.

Débat moral et point de vue de l’auteur

Le tome 1 de Blacksad bénéficie d’une certaine modestie dans l’approche du scénario. Canales a en effet fait passer l’efficacité technique bien avant le message, en soignant notamment la construction des personnages. Ceux-ci ne sont pas de simples véhicules des idées de l’auteur, ce qu’on voit malheureusement trop souvent dans la BD francophone. L’articulation du débat moral autour de l’opposition entre le héros et son adversaire principal est simple mais parfaitement élaborée, et permet de faire passer un message moral de manière indirecte, via la structure de l’histoire, plutôt que d’exposer ce message au lecteur par des dialogues lourds et désincarnés.

Ce premier album de Blacksad soutient le point de vue selon lequel la vengeance est chose acceptable face à de vrais salopards. Cette position morale, malheureusement très répandue à « gauche » du spectre politique, relève de valeurs qui ne sont pas les miennes. Pour autant, le scénario amène cette décision finale du protagoniste dans les règles de l’art, de manière structurée, logique et très efficace. Ainsi, même si la position morale des auteurs véhiculée par cette histoire reste hautement discutable, la qualité du scénario la rend tout à fait acceptable d’un point de vue narratif.

Au final, ce premier tome reste le plus digeste, et celui qu’on relit avec le plus de plaisir.

Conclusion : un scénario référence

Le premier tome de Blacksad me paraît contenir mille leçons à retenir pour les scénaristes. L’histoire est rigoureuse dans son développement, le rythme est tenu du début à la fin, l’intrigue est simple et va droit au but. Quant au fond du propos, pas besoin de leçons idéologiques assénées de manière artificielle : l’affrontement des personnages et de leurs valeurs respectives fait tout le travail. Scénaristiquement parlant, ce premier volume est un régal.

Dessin

Pour résumer en un mot ce que je pense des dessins de Juanjo Guranido : ils sont époustouflants.

C’est simple, j’ai deux références graphiques majeures en bande dessinée : Akira et Blacksad. Je relis ces œuvres très régulièrement et les utilise comme bases de références dès que je dois apprendre à dessiner quelque chose. Il existe certes d’autres dessinateurs talentueux ; mais je n’en ai pas encore trouvé qui propose des choses aussi dynamiques et vivantes qu’Otomo et Guarnido.

Animaux anthropomorphes

Évoquons tout de suite rapidement la particularité la plus évidente et la plus connue de Blacksad. Elle réside dans un concept : les êtres humains y sont dessinés avec des têtes d’animaux.

Ce choix graphique permet aux auteurs de créer un réseau de symboles de manière assez simple et intuitive, avec des animaux dangereux, d’autres inoffensifs, brutaux, chétifs, sournois, etc. C’est amusant et souvent assez efficace, mais ce n’est pas très important et ce n’est donc pas ce qu’on va étudier ici. J’en reparlerai peut-être un jour si je publie un article ou une vidéo consacré à la question des symboles.

Dans le tome 1 de Blacksad, le dessinateur montre surtout sa virtuosité dans le choix des cadres, la complexité des angles et la représentation du mouvement.

Cadres et plans

Concernant les cadres et les plans, il suffit d’observer la première planche pour comprendre leur variété et leur efficacité narrative.

Blacksad, tome 1 : des cadres parfaits

Case 1 – Un plan large avec plusieurs informations essentielles dans le même cadre. Il permet de comprendre en un clin d’oeil où et à quelle époque se situe l’action (États-Unis, années 60), quel en sera le sujet principal (une enquête de police) et quel en sera le concept (des êtres humains représentés sous forme animale).

Case 2 – Très gros plan sur le personnage principal, cadré pour ne montrer que ses yeux et son museau. Parfait pour centrer l’attention sur son expression et entrer directement dans le vif du sujet, à savoir sa faiblesse principale.

Case 3 – Elle suit le regard du personnage dans la case précédente et montre l’objet de son attention. Les auteurs nous renseignent ainsi sur la nature de l’intrigue (il s’agira d’une enquête sur le meurtre d’une femme).

Case 4 – On appuie sur l’expression du personnage principal mais dans un plan un peu plus large. Celui-ci permet de faire entrer dans le cadre un personnage secondaire (le chef du personnage principal) et de lancer l’intrigue.

Angles

Mais Blacksad brille aussi par la qualité des angles utilisés par son dessinateur. On constate rapidement à la lecture de ce tome 1 que Guarnido se spécialise notamment dans les vues en plongée.

Blacksad, tome 1 : case en plongée

Ces cases ajoutent de la verticalité à la narration en plaçant le lecteur au-dessus des personnages. Elles permettent souvent de représenter une multitude de détails autour d’eux, et ainsi de mettre en valeur l’univers du récit dans lequel ils s’inscrivent.

Chacune de ces plongées impressionnantes, parfois techniquement très difficiles à réaliser, offre un moment de pause et de contemplation au lecteur. On notera aussi qu’elles interviennent souvent à des moments clefs de l’intrigue, et amplifient leur rôle de pivots narratifs.

Blacksad, tome 1 : case en plongée (2)

Mouvement

Mais ce n’est pas tout. Les scènes d’action et la représentation du mouvement en général constituent un autre point fort du dessin de Guarnido.

Les ombres et les plis des vêtements donnent d’abord des indications claires sur la position et le mouvement des corps des personnages. Par ailleurs, même dans des scènes d’action complexes, les cases restent claires, soutenues par des plans et cadrages parfaits. En outre, Guarnido respecte rigoureusement la règle des 180° et le lecteur n’est jamais perdu dans les positions des personnages par rapport au décor ou les uns par rapport aux autres. Le résultat est bluffant et constitue à mon avis une leçon magistrale de composition.

Blacksad, tome 1 : scène d'action

Détails

Pour finir sur le dessin, notons que le niveau de détails reste globalement très satisfaisant. Guarnido a pris le temps de remplir ses cases d’une multitude d’objets, de textures et de personnages en arrière-plan. En résulte une grande richesse du dessin et un plaisir de lecture fortement accru par rapport à la plupart des bandes dessinées actuelles.

Petite remarque en aparté : la pauvreté de beaucoup de décors dans les sorties BD francophones ne relève pas seulement de la responsabilité des dessinateurs. Car c’est avant tout au scénariste de construire l’univers dans lequel se déroule l’histoire. Et notamment de le garnir de choses significatives par rapport à l’intrigue, aux personnages et au débat moral. Laisser au dessinateur le loisir d’inventer des univers est une erreur trop répandue, qui résulte d’une méconnaissance de la construction scénaristique et qui a de lourdes conséquences sur la qualité des bandes dessinées publiées aujourd’hui.

Dernière remarque graphique sur le tome 1 de Blacksad : la quantité de détails souffre de quelques exceptions dans certains gros plans. Ici par exemple, l’arrière-plan est excellent mais le visage et la main au premier plan semblent dessinés un peu trop rapidement :

Blacksad, tome 1 : détail

Mais rien de rédhibitoire, et ce petit défaut sera corrigé dans le tome suivant.

Conclusion

Le tome 1 de Blacksad, « Quelque part entre les ombres », possède des qualités exceptionnelles tant sur le plan du scénario que sur celui du dessin. J’en recommande donc la lecture à tous les apprentis dessinateurs et scénaristes. L’étude de cet album peut permettre à tous les jeunes auteurs de progresser et constitue à mon avis une étape indispensable de tout apprentissage de la bande dessinée.

Les tomes suivants, malheureusement, souffriront tous d’un ou plusieurs défauts majeurs qui viendront pondérer un peu ces aspects positifs. La faute principalement à des choix scénaristiques très discutables (dans lesquels le dessinateur a d’ailleurs pu avoir un rôle prépondérant).

À bientôt pour la critique du tome 2 !

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